Violence: Malgré la centaine de kilomètres qui les séparent, de Kaffrine à Sédhiou, Aïtta Kébé et Maimouna Tamba luttent pour la même cause. Elles sont toutes deux des ‘Bajenu Gox’. Une de leur mission est d’assurer à chaque fille et à chaque femme du Sénégal une vie exempte de toute forme de violence basée sur le genre (VBG).

En wolof, ‘Bajenu’ veut dire ‘la sœur du père’, une figure inspirant la confiance et le respect, centrale et incontournable dans la société sénégalaise ; et ‘Gox’ fait référence à la zone, ou la localité. Les ‘Bajenu Gox’ sont en quelque sorte les marraines des filles et des femmes dans les villages et les quartiers.

« Nous sommes élues par nos communautés pour être au service des autres femmes. Pour être Bajenu Gox, il faut être une femme leader qui se préoccupe profondément des autres et qui est capable de garder leurs secrets. Lorsqu’elles viennent à moi, je les écoute et je leur donne des conseils dans leur meilleur intérêt », explique Aïtta, résidente de Kaffrine.

Agir pour protéger les filles et les femmes contre la violence au Sénégal 1
Aitta Kébé et Maimouna Tamba luttent contre la violence basée sur le genre au Sénégal

Dans la région de Sédhiou, Maïmouna joue le même rôle : « Chaque mois, je gère plus de 100 cas de VBG. Parmi ces cas figurent entre autres, des mariages d’enfants, des grossesses précoces, ou encore des violences sexuelles, physiques ou verbales. Il y a quelques semaines à peine, une femme est venue me voir car son mari la battait chaque jour, même devant ses enfants. Elle n’en pouvait plus, donc elle est allée voir le chef de quartier qui l’a dirigée vers moi. »

Au Sénégal, 27 % des femmes de 15-49 ans ont subi des violences physiques depuis l’âge de 15 ans. Dans 55 % des cas, le mari ou le partenaire est l’auteur de ces actes. De plus, la VBG est la violation la plus répandue des droits humains, mais elle reste la moins visible. 68% des femmes de 15-49 ans victimes de violences n’en ont jamais parlé avec quelqu’un, ni cherché d’aide.

Pour faire face à ce problème, le gouvernement intervient au sein même des communautés : « Nous nous appuyons sur les groupes communautaires pour aider les victimes de violences. Les Bajenu Gox sont au cœur même de la communauté, et leur appui nous a été précieux tout au long des années surtout dans le domaine de la santé de la mère et de l’enfant. Aujourd’hui, elles ont rejoint la lutte contre les VBG et sont très actives sur ce plan », indique Mme Ndéye Mingué Ndiaye Gacko, coordinatrice de la Cellule Genre du ministère de la Santé et de l’Action Sociale.

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Avec le soutien de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), plusieurs séances de formation sur l’appui aux victimes des VBG ont été organisées en 2020 et entre octobre et Novembre 2021 respectivement dans les régions de Kaffrine, de Kaolack et de Sédhiou avec plus de 100 participants dont les Bajenu Gox des régions, des membres du personnel médical des districts sanitaires et des agents de l’Action Sociale.

La Représentante de l’OMS au Sénégal, Dr Lucile Imboua, déplore la situation que vivent les femmes et espère un changement à travers ces actions : « Les femmes souffrent le plus souvent en silence, et nous avons vu que les Bajenu Gox jouent un rôle clé pour déceler les problèmes, tout en encourageant les victimes à se confier à elles. En les appuyant ainsi que les autres acteurs qui apportent le soutien de première ligne aux victimes, nous espérons aider à mieux structurer la réponse aux VBG, à améliorer la prise en charge des victimes, et à œuvrer à la prévention de ce fléau », explique Dr Imboua.

Dans le passé, l’OMS a contribué à l’élaboration d’un guide sur les traumatismes et d’un protocole pour la prise en charge des victimes au niveau national. L’Organisation mène également un plaidoyer de haut niveau pour accroître les mesures de prévention des VBG, ainsi que pour un meilleur accès aux soins de santé essentiels et à la protection sociale pour les survivantes de violence. « Notre vision est que toutes les filles et les femmes vivent en sécurité », déclare la Représentante.

Aïtta et Maimouna ont toutes les deux apprécié ces séances de formation, en indiquant que leur appui s’est beaucoup amélioré : « Parmi nous, beaucoup n’ont pas été scolarisées et c’était une opportunité de nous perfectionner en suivant les séances en wolof. Nous avons appris à mieux les écouter et à mieux les guider », déclare Aïtta.

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Ces dernières années, le Sénégal a enregistré des avancées notables dans la lutte contre les VBG : « Nous sommes le seul pays de la sous-région à disposer d’une cellule ‘Genre’ dans tous les secteurs ministériels, et à mettre en place une stratégie à cet effet. Nous avons noté un léger déclin des cas de VBG », dit Mme Gacko, tout en indiquant qu’il reste toutefois beaucoup d’efforts à faire pour en arriver à une société libre de toute discrimination sexiste à l’endroit des femmes.

« Il y a des pratiques sociales néfastes tellement ancrées dans notre société qu’elles nécessitent des efforts considérables pour en venir à bout », estime Maimouna. « Prenez l’excision, par exemple : nous voyons des fillettes mutilées et leur famille va jusqu’à leur coudre les parties génitales, soi-disant pour assurer leur chasteté. Ensuite quand elle grandit et qu’on la donne à son mari, il faut l’amener à l’hôpital et enlever les fils par chirurgie. Le même jour, elle doit passer la nuit avec cet homme-là ! » s’indigne-t-elle.

Aïtta aussi appelle de tous ses vœux un changement profond : « Tant que les mentalités ne changeront pas, les filles continueront à subir l’impensable. Alors, c’est pour tout cela que nous sommes là, et que nous prenons courage pour lutter contre ces injustices, en espérant voir le jour où ces violences cesseront. »

En attendant ce jour, elle reste au plus près de sa communauté : « Ce que nous avons en commun, nous les Bajenu Gox, c’est notre engagement pour la cause des filles et des femmes. Nous sommes leurs amies et leurs confidentes. Elles savent qu’elles peuvent nous parler, que nous ressentons leur peine, et nous ne les jugeons pas. Nous continuerons à nous battre jusqu’à la fin », conclut Maimouna.

Source: Organisation Mondiale de la Santé